Flexworkers. Derrière ce néologisme en forme de mot-valise, une tendance qui prend de l’ampleur. C’est l’avis de nombreux spécialistes et le constat que tire le récent livre blanc de la faîtière Swiss Staffing. Mais qu’en est-il dans les faits? Quels sont les secteurs et les profils concernés? Et quid des besoins spécifiques de ces travailleurs et travailleuses qui tiennent à leur indépendance sans vouloir renoncer à toute forme de protection sociale? Eléments de réponse avec Thomas Deburggraeve, Business Units Director chez Interiman Group.

Le phénomène n’est pas nouveau. Depuis quelque temps déjà, la flexibilité du travail est un enjeu majeur pour les opérateurs et la tendance est largement commentée par les spécialistes.

Dans le cadre d’une enquête réalisé auprès de 330 entreprises suisses, HR Today relevait en janvier 2021 qu’une large majorité des sociétés interrogées (224) font appel à de la main-d’œuvre dite flexible (1). Cette dernière ne représente certes que 5% des effectifs pour plus de la moitié des opérateurs, mais deux aspects importants méritent d’être soulignés dans ce travail réalisé en collaboration avec l’Institut pour la gestion du personnel et l’organisation de la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse.

D’une part, 43% des personnes sondées estiment que la flexibilité est une formule d’avenir; d’autre part, les travailleurs flexibles sont généralement sollicités pour les tâches complexes (77%) et dans le cadre de projets ou missions spécifiques.

Toutes les générations concernées

Ces deux constats, on les retrouve (parmi d’autres) au cœur du livre blanc que Swiss Staffing a publié début 2022. Intitulé Flexwork: toujours plus de personnes hautement qualifiées choisissent le travail temporaire (2), ce document est le reflet d’une enquête réalisée auprès de temporaires helvétiques.

Premièrement, on y apprend que les travailleurs flexibles représentent aussi bien la génération Y – c’est-à-dire les milléniaux – que les collaborateurs plus âgés, au bénéfice d’une longue expérience et/ou d’un savoir-faire spécifique. De cette homogénéisation des pratiques par-delà les classes d’âge découle une évidence: le phénomène prendra à terme encore plus d’ampleur.

Deuxièmement – et le titre du white paper annonce clairement la couleur –, les travailleurs flexibles se caractérisent de plus en plus souvent par leur haut degré de qualification. Selon les chiffres fournis par Swiss Staffing, un travailleur flexible sur deux (49%) a suivi un cursus académique (université, EPF), ce qui contraste fortement avec les travailleurs temporaires classiques (12%). Reflet de cette réalité, les trois branches recourant le plus souvent à cette main-d’œuvre à la fois flexible et qualifiée sont les secteurs pharmaceutique et médical (31%), l’informatique (21%) et les banques et assurances (9%).

Emergence d’une pratique novatrice

L’enquête détaille par ailleurs les modalités de ce nouveau paradigme professionnel. Les flexworkers hautement qualifiés privilégient le travail temporaire pour des raisons à la fois classiques (rôle de passerelle, placement actif) et novatrices (portage salarial). En clair, la pratique s’impose dans la société comme une alternative de plus en plus prisée à des structures supposément contraignantes en termes d’organisation du travail.

Mais qu’en est-il dans les faits? Les enquêtes successives sur la question parviennent globalement toutes à la même conclusion. «L’avenir du marché du travail sera flexible», pronostique le livre blanc de Swiss Staffing, en pointant au passage un cadre légal jugé archaïque lorsqu’il est question de restrictions en matière d’horaire de travail ou de l’obligation de signer les contrats de travail à la main.

Mais ces coups de sonde reflètent-ils réellement les pratiques? Et les profils hautement qualifiés, ces flexworkers d’un genre nouveau, sont-ils réellement en train de transformer le monde du travail?

Un nouveau rapport au travail

Les réponses sont à chercher sur le terrain. Business Units Manager chez Interiman Group, Thomas Deburggraeve est un observateur privilégié. Son sentiment? Oui, la flexibilité est une tendance lourde, mais elle ne doit pas être seulement vue comme une quête éperdue de liberté. «Elle s’intègre au contraire dans une stratégie qui repense complément le rapport sinon au travail, du moins à l’employeur. Et cette révolution s’accompagne de l’avènement, en Suisse, d’un modèle déjà très prisé en France et dans les pays anglo-saxons, celui du portage salarial», lance Thomas Deburggraeve.

Le portage salarial? Il s’agit d’une relation tripartite entre un indépendant, un client et une entreprise offrant des services de portage salarial. Plus simplement, la formule permet à des travailleurs indépendants de bénéficier de prestations d’ordinaire réservées aux salariés (assurance-chômage, LPP, etc.), tout en offrant aux entreprises mandatant des collaborateurs extérieurs l’assurance d’être en conformité avec la loi.

Pour ce faire, l’indépendant accepte d’être «porté» par une entreprise tierce, à l’instar de l’entité de Interiman Group baptisée SPS-Switzerland Payroll Services, qui calcule un tarif horaire, payé comme un salaire, sur la base du mandat négocié par le freelance directement auprès de son client.

Gérer son activité à sa guise

«L’intérêt croissant pour ce modèle s’explique en partie par la pandémie. Beaucoup de travailleurs l’ont vécue comme un encouragement à revoir leurs priorités. Gérer son temps, choisir ses mandats, bref organiser sa vie professionnelle selon ses propres priorités, voilà quelques-unes des raisons qui poussent les profils hautement qualifiés à devenir flexworkers. Sans pour autant renoncer à la protection sociale traditionnellement associée au salariat, d’où l’intérêt du portage salarial», poursuit Thomas Deburggraeve.

Mais qui sont-ils, ces travailleurs flexibles? A l’origine, ils travaillaient essentiellement dans l’informatique, la création digitale ou le design, des secteurs où le travail s’organise souvent autour de projets ou missions spécifiques. Puis le modèle a attiré de nouveaux profils: pharma, médical, cryptomonnaie, droit des affaires, banque ou encore finance, la liste est longue des domaine d’activité pour lesquels le modèle suscite des vocations, y compris parmi les retraités qui souhaitent garder une activité afin de compléter leurs revenus, transmettre leur savoir ou ou simplement continuer de jouer un rôle actif dans la société.

Les entreprises elles aussi bénéficiaires

Les besoins de cette main-d’œuvre en moyenne plus âgée que les temporaires traditionnels et que la masse des actifs (dixit le white paper de Swiss Staffing), de quel ordre sont-ils? Selon Thomas Deburggraeve, il faut être en mesure de leur proposer deux types de prestations: d’une part, un accompagnement de type administratif (cotisations sociales, LPP, déclarations en tout genre, etc.) pour leur permettre de se concentrer sur leur core business; d’autre part, la mise en relation avec des entreprises à la recherche de collaborateurs au bénéfice d’une compétence précise et opérationnels immédiatement ou presque. «L’importance de cette double stratégie, nous la voyons tous les jours dans le cadre de SPS-Switzerland Payroll Services. Les travailleurs veulent être libres et en même temps bien accompagnés.»

Et les entreprises dans tout ça? Elles tirent elles aussi profit de cette nouvelle configuration. «Dans le contexte de la pandémie, elles sont confrontées à de nombreuses incertitudes, donc hésitent à recruter. Mais le portage salarial leur permet d’engager les talents dont elles ont besoin pour croître ou faire face à un pic d’activité, tout en contrôlant leurs coûts et en posant un cadre contractuel clair qui offre de nombreux avantages aux collaborateurs», conclut Thomas Deburggraeve.

(1) HR Today, Une main d’œuvre flexible dans les entreprises suisses, accessible en ligne sur http://hrtoday.info/wp-content/uploads/2021/03/Flexwork-fr.pdf [consulté le 1er février 2022]

(2) Swiss Staffing, Flexwork: toujours plus de personnes hautement qualifiées choisissent le travail temporaire, accessible en ligne sur https://www.swissstaffing.ch/fr/Branche-politique/Statistiques-sur-la-branche/Whitepaper/flexwork-personnes-hautement-qualifiees-choisissent-le-travail-temporaire.php [consulté le 19 janvier 2022]

  • Partager cet article