Nombreux sont les jeunes diplômés à opter pour la formule du travail temporaire. Quelle image en ont-ils? Y voient-il une manière de lancer leur carrière ou alors la choisissent-ils par défaut? En multipliant les missions, prennent-ils le risque de s’engager sur une voie de garage? Quid des disparités salariales entre équipes permanentes et temporaires? La réponse à ces questions et à d’autres encore dans cette enquête qui aborde la question à travers le regard des jeunes, des chercheurs et d’un opérateur spécialisé dans le placement fixe et temporaire.

Dans un grand article paru en début d’année, Le Monde s’interroge sur le rapport des jeunes au travail (1). La «révolution silencieuse» dont il est question fait référence à la nouvelle manière dont les personnes âgées de 18 à 35 ans se définissent par rapport à l’univers professionnel. Accélérée par le Covid, la mutation se caractérise par la mise en avant de nouvelles priorités. Autonomie, quête de sens et culte de l’instant présent, telles sont les nouvelles clés de lecture pour comprendre les motivations d’une génération contemporaine de l’avènement de l’ère digitale, et pour qui la notion de sacrifice ne s’applique pas au monde du travail.

«Ils ne veulent pas s’user au quotidien avec l’espoir de lendemains qui chantent en fin de carrière, comme le faisaient leurs aînés», expliquent les auteurs, avant de citer plusieurs jeunes travailleurs. L’un d’entre eux dit préférer «le management par les objectifs au management à l’horaire», ce qui accrédite la thèse selon laquelle les jeunes générations ont élevé la flexibilité au rang de vertu cardinale. Une tendance amplifiée par les semi-confinements successifs, ainsi que par l’injonction des autorités à travailler chez soi, c’est-à-dire plus ou moins hors du carcan des horaires fixes.

La pertinence comme critère central

Business Units Director chez Interiman Group, Thomas Deburggraeve constate lui aussi une évolution des mentalités: «La sécurité de l’emploi, si elle reste importante, n’est plus forcément une fin en soi. La notion de carrière a elle aussi changé: peu de jeunes s’imaginent aujourd’hui rester dix ou vingt ans dans une entreprise, ils préfèrent changer de poste tous les trois ou cinq ans, afin d’élargir constamment leurs horizons professionnels.»

Par ailleurs, l’intérêt de la relève n’est plus seulement lié au profil de l’entreprise auprès de laquelle elle postule, mais plutôt aux valeurs qu’elle véhicule et à la pertinence des projets dans lesquels elle leur propose de s’engager. «Ce changement de paradigme explique sans doute pourquoi certains opérateurs historiques peinent à recruter de jeunes talents», poursuit Thomas Deburggraeve.

Qu’en est-il de la formule du travail temporaire? Les jeunes la plébiscitent-ils pour la liberté qu’elle leur offre, ou s’agit-il d’un tremplin pour un poste fixe, voire d’une solution par défaut? La réponse nécessiterait une vaste enquête auprès des jeunes diplômés suisses qui entrent sur le marché du travail en tant qu’intérimaires. En l’absence de données scientifiques, Thomas Deburggraeve – dont les équipes sont en contact quotidien avec des travailleurs répondant à ce profil – relève que les missions temporaires représentent une porte d’entrée idéale pour le monde du travail. «Elles permettent d’engranger de l’expérience et de se faire une idée précise d’un secteur d’activité.»

Une étape nécessaire mais transitoire

Genevoise de 30 ans, Margaux Pittet est inscrite dans l’une des agences Interiman de Genève. Son parcours l’a conduite en Angleterre, où elle a vécu sept ans et complété sa formation par un cursus universitaire. De retour en Suisse depuis fin 2021, elle apprécie l’idée de pouvoir s’acclimater de nouveau à son pays natal à travers le travail temporaire. «C’est une excellente manière de renouer avec le monde professionnel en Suisse, différent à plus d’un titre de celui en Angleterre. Mon agence a déjà pu me proposer une mission et je me réjouis à l’idée de pouvoir en assurer de nouvelles cette année.»

Le travail temporaire, une solution à moyen ou long terme? Margaux Pittet dit apprécier la flexibilité qu’offre cette formule; elle aime aussi les nouveaux défis et la possibilité de construire sa carrière à l’abri de la routine. Néanmoins, elle imagine le travail temporaire comme une étape nécessaire mais transitoire, dans l’attente d’un poste fixe ou d’une mission de longue durée dans laquelle elle pourrait faire valoir ses compétences professionnelles. «Mes inclinations personnelles me portent vers les domaines de la communication et de la culture au sens large. J’ai hâte de pouvoir faire mes preuves dans ces domaines avec lesquels j’ai une réelle affinité.»

Quelles disparités salariales?

A travers ce témoignage se dessine le portrait d’une génération qui ne se laisse pas enfermer dans une seule catégorie. Margaux Pittet, comme beaucoup de jeunes travailleurs, apprécie la flexibilité mais sait aussi l’importance d’un certain ancrage pour bâtir un parcours cohérent. Dès lors, la question est de savoir si la multiplication des missions peut nuire à la carrière de celles et ceux qui privilégient, durablement ou pour un temps seulement, la formule du travail temporaire.

Sur la base d’observations empiriques, et compte tenu aussi des témoignages recueillis par les consultants de Interiman Group, on peut affirmer que le travail temporaire n’est pas une voie de garage. Cette impression est confirmée par le travail mené récemment par quatre chercheurs dans trois pays d’Europe (2). Leur objet d’étude? Les disparités salariales entre effectifs permanents et effectifs temporaires en Allemagne, France et Italie – trois grandes économies de la zone euro avec un taux similaire de contrat à durée déterminée (CDD).

S’agissant de pays limitrophes de la Suisse, l’étude est particulièrement pertinente pour décrypter les pratiques locales. Car si le contexte helvétique diffère certes de celui de ses voisins, la proximité géographique et la porosité des frontières en termes de marché du travail permettent de tirer des enseignements intéressants. Qu’apprend-on? D’une part, la proportion des travailleurs en CDD diminue avec l’âge à l’échelle européenne. D’autre part, l’écart salarial entre les deux catégories d’actifs, s’il se creuse dans le bas de l’échelle, est fortement atténué vers le haut de la répartition en France, voire inexistant en Allemagne.

De l’intérêt du portage salarial

Ce dernier point confirme l’essor d’une nouvelle catégorie de travailleurs, les flexworkers hautement qualifiés, qui sont nombreux à opter pour la formule du portage salarial pour bénéficier à la fois d’une grande flexibilité et d’une forme de protection sociale. On notera au passage que les profils spécialisés ont plus que jamais la cote, en raison notamment de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, ce qui devrait contribuer à maintenir une certaine équivalence en termes de revenus entre les effectifs permanents et temporaires. 

Quant à savoir si le travail temporaire précarise l’emploi, l’étude apporte une réponse claire en citant l’exemple de l’Allemagne: «Le travail temporaire [y] joue davantage le rôle d’un tremplin vers un parcours professionnel stable que celui d’un piège condamnant le travailleur à une précarité perpétuelle.»   

(1) Anne Rodier et Jules Thomas, «Le rapport des jeunes au travail, une révolution silencieuse», Le Monde, publié en ligne le 23 janvier 2022, mis à jour le 3 février 2022 et consulté le 10 février 2022 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/01/23/quete-de-sens-immediatete-mobilite-accrue-le-rapport-des-jeunes-au-travail-une-revolution-silencieuse_6110648_3234.html

(2) Andrea Regoli, Antonella D’Agostino, Thomas Grandner et Dieter Gstach, «Les disparités salariales entre effectifs permanents et effectifs temporaires chez les jeunes, dans trois pays européens», Revue internationale du Travail, vol. 158 (2019), n° 2, pp. 369-400.

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